En France, environ 600 000 personnes vivent avec la schizophrénie, selon les estimations de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm). Cette maladie psychiatrique se caractérise par une perte de contact avec la réalité, des hallucinations, un discours désorganisé et des troubles cognitifs. Elle est souvent invalidante et nécessite une prise en charge adaptée.
Le trouble bipolaire, anciennement appelé psychose maniaco-dépressive, affecte entre 1 et 2,5 % de la population française, ce qui représente entre 660 000 et 1,6 million de personnes, selon la Haute Autorité de Santé (HAS). Ce trouble de l’humeur se manifeste par l’alternance de phases d’exaltation (manie) et de phases dépressives. Les traitements médicamenteux actuels, principalement des antipsychotiques, ont une efficacité variable selon les patients. Ils entraînent souvent des effets secondaires métaboliques, tels qu’une prise de poids, une résistance à l’insuline et une obésité, qui peuvent être si pénibles que de nombreux malades arrêtent leur traitement.
Le régime cétogène, un traitement prometteur
Le régime cétogène a été testé par l’équipe du Dr Shebani Sethi Dalai, de la Stanford Medicine, sur 21 patients adultes atteints de trouble bipolaire ou de schizophrénie. Ce régime très strict consiste à consommer très peu de glucides (10 % des apports caloriques), beaucoup de lipides (60 %) et des protéines (30 %). L’objectif est de faire entrer l’organisme dans un état de cétose, où il va puiser son énergie dans les graisses au lieu du glucose. Le cerveau va alors utiliser comme carburant alternatif les corps cétoniques produits par le foie à partir des graisses.
Le régime cétogène s’est avéré efficace contre les crises d’épilepsie résistantes au traitement. L’équipe du Dr Sethi Dalai a donc voulu vérifier si ce régime pouvait aussi aider les patients psychiatriques, en améliorant à la fois leur santé métabolique et leurs symptômes. Les résultats ont montré des améliorations significatives dans l’énergie, le sommeil, l’humeur et la qualité de vie des patients.
Effets sur la santé mentale
Les études suggèrent que le régime cétogène peut avoir un impact positif sur la santé mentale en réduisant les symptômes psychiatriques. En limitant les apports en glucides, ce régime favorise la production de corps cétoniques, qui servent de carburant alternatif au cerveau. Cela peut améliorer la clarté mentale et la concentration, tout en stabilisant l’humeur. De plus, le régime cétogène a été associé à une réduction de l’inflammation cérébrale, ce qui pourrait contribuer à prévenir certaines maladies neurodégénératives.
Méthodologie de l’étude

Les 23 participants, tous sous traitement pour leur maladie, ont suivi un régime cétogène pendant quatre mois. Au début de l’étude, près d’un tiers (29 %) présentait un syndrome métabolique. Ce syndrome est caractérisé par un excès de graisse abdominale associé à au moins deux anomalies parmi : une hyperglycémie, un taux élevé de triglycérides, un faible taux de « bon » cholestérol HDL et une hypertension artérielle.
Caractéristiques du syndrome métabolique
Le syndrome métabolique est souvent lié à des facteurs tels que la sédentarité et une alimentation riche en glucides raffinés. Il augmente le risque de développer des maladies cardiovasculaires et le diabète de type 2.
Suivi des participants
Pendant les quatre mois d’étude, les participants ont été suivis régulièrement pour évaluer l’impact du régime cétogène sur leur santé globale. Les paramètres mesurés incluaient la perte de poids, les niveaux sanguins (glucose et lipides), ainsi que la pression artérielle.
Des bénéfices spectaculaires sur la santé physique et mentale
Après quatre mois, les résultats des participants ont été spectaculaires. En moyenne, ils ont perdu 10 % de leur poids et 11 % de leur tour de taille. Toutes les anomalies liées au syndrome métabolique se sont améliorées. Cependant, l’aspect le plus impressionnant concerne leur santé mentale. Les trois quarts des patients ont vu leurs symptômes psychiatriques diminuer de manière cliniquement significative, avec une amélioration moyenne de 31 %. Ils ont également rapporté un meilleur sommeil et une qualité de vie accrue.
Améliorations observées
Le Dr Sethi Dalai a souligné que « nous constatons d’énormes changements ». Les bénéfices ont été plus prononcés dans le groupe adhérant pleinement au régime cétogène, comparé au groupe semi-adhérent. Cette différence met en évidence l’importance de l’engagement total dans le régime pour maximiser ses effets positifs.
Un régime qui agit sur plusieurs leviers
Le régime cétogène est efficace grâce à plusieurs mécanismes clés. Tout d’abord, le cerveau, qui représente environ 2 % du poids corporel, consomme environ 20 % des besoins énergétiques de l’organisme. Normalement, il utilise principalement le glucose comme source d’énergie. Cependant, en situation de cétose, le cerveau commence à utiliser les corps cétoniques comme carburant alternatif. Ces corps cétoniques réduisent l’inflammation et le stress oxydant dans le cerveau, deux processus impliqués dans de nombreuses maladies psychiatriques. Ils favorisent également la production de GABA, un neurotransmetteur qui a un effet calmant et régulateur de l’humeur.
Impact sur le microbiote intestinal
Le régime cétogène modifie profondément le microbiote intestinal, c’est-à-dire les milliards de micro-organismes qui peuplent notre intestin. On sait aujourd’hui qu’il existe un lien étroit entre l’intestin et le cerveau, souvent appelé l’axe intestin-cerveau. Un microbiote déséquilibré est associé à un risque accru de dépression, d’anxiété et même de schizophrénie.
Stimulation de la croissance neuronale
Des travaux récents suggèrent que le régime cétogène stimule la production de BDNF (Brain Derived Neurotrophic Factor), une protéine essentielle à la croissance et à la survie des neurones. Un déficit en BDNF est souvent retrouvé dans la dépression, les troubles bipolaires et la schizophrénie. Tout ce qui améliore la santé métabolique en général va probablement améliorer la santé cérébrale.
Vers une révolution des pratiques psychiatriques ?

Si ces résultats très encourageants sont confirmés par de plus larges essais, le régime cétogène pourrait bien transformer la prise en charge des maladies psychiatriques sévères. En agissant comme un traitement à double action, il offre un espoir d’améliorer à la fois la santé physique et mentale des patients, là où les médicaments actuels peinent à le faire. Cette approche nutritionnelle innovante s’inscrit dans un changement de paradigme en psychiatrie.
De plus en plus de recherches soulignent l’importance de l’alimentation et du microbiote intestinal dans la régulation de l’humeur et des émotions. Certains n’hésitent pas à évoquer une « psychiatrie nutritionnelle » pour désigner cette nouvelle discipline qui relie nutrition et santé mentale. Son objectif est de traiter les maladies psychiatriques en agissant sur l’assiette et le ventre des patients, tout en complétant les approches classiques.
Bien sûr, le régime cétogène n’est pas une panacée et doit être suivi sous stricte supervision médicale, compte tenu de ses contraintes et potentiels effets secondaires. Cependant, il ouvre indéniablement de nouvelles pistes thérapeutiques pour des millions de patients souffrants qui recherchent des traitements plus efficaces et mieux tolérés.